Cet article est une traduction de l’article rédigé par Anastasia Priyamvada Charitidou, Fondatrice d’Olotites, une association grecque qui relie les arts, l’éducation et le bien-être.

Anastasia explore ici une question fondamentale : comment donnons-nous du sens à ce que nous vivons ? Selon le cadre des Quatre Fenêtres de la Connaissance — inspiré de Jung et formalisé par Eligio Stephen Gallegos — nous percevons le monde à travers quatre modes distincts : la pensée, les sens, le sentiment et l’imagination. Aucun n’est supérieur aux autres. Chacun offre une perspective partielle, et c’est leur dialogue qui approfondit la compréhension.

Dans cet article, Anastasia mêle expérience personnelle et pratique professionnelle pour explorer comment ces fenêtres peuvent nous soutenir — ou nous limiter — dans notre rapport au bien-être.

C’est une invitation à regarder autrement : non pas à travers une seule fenêtre, mais à travers toutes.

Comment nous percevons et donnons du sens à l’expérience et au bien-être

Lorsque j’ai rencontré pour la première fois l’idée des Quatre Fenêtres de la Connaissance, j’ai ressenti un soulagement. Ce soulagement est né de la prise de conscience qu’il n’existe pas une seule « bonne » façon de connaître le monde et que les différents modes de connaissance ne sont pas hiérarchisés ; aucun n’est présenté comme supérieur, meilleur ou plus valable que les autres.

Cette idée fait écho à des travaux psychologiques antérieurs. Carl Jung a décrit la pensée (thinking), la sensation (sensing), le sentiment (feeling) et l’intuition (intuition) comme différentes fonctions de la conscience — des modes distincts à travers lesquels l’expérience est perçue et acquiert un sens.

S’appuyant sur ce socle, Eligio Stephen Gallegos a formulé un cadre pédagogique, les Quatre Fenêtres de la Connaissance, comme suit :

  • La Pensée (thinking)
  • La Sensation (sensing)
  • Le Sentiment (feeling)
  • L’Imagination (imagining)

Il a ainsi transformé les fonctions psychologiques de Jung en un cadre expérientiel que l’on peut observer et travailler dans la pratique. Chaque fenêtre offre une perspective partielle, et la compréhension s’approfondit lorsque celles-ci collaborent et dialoguent entre elles.

Je reviens souvent à la formulation de Gallegos, tout en reconnaissant ses racines chez Jung, particulièrement lorsque je travaille avec des groupes. Cela m’aide à me rappeler — et parfois à aider les autres à en faire l’expérience — qu’il existe toujours plus d’une façon d’aborder l’expérience, le sens et le soin.

Cet article est né de mon expérience personnelle et de ma pratique professionnelle. Il rassemble des exemples de vie et de mon travail récent avec les pratiques de bien-être du projet européen comPASSION is sexy, pour montrer comment les différents modes de connaissance peuvent soit nous soutenir, soit nous limiter, et comment ils peuvent être cultivés avec conscience.

La fenêtre de la pensée

Des cartes conceptuelles qui stabilisent l’esprit

La pensée a souvent été mon point de départ, la carte qui me stabilise quand j’ai besoin de donner un sens au reste. Je l’appelle parfois « la friandise de l’esprit » (mind candy) : des idées et des schémas théoriques qui donnent à un esprit inquiet quelque chose à « mâcher », afin que le reste de l’expérience puisse être vécu plus pleinement.

À certains moments de ma vie, les concepts ont été aussi nécessaires que les pratiques. Ma rencontre avec le travail de Corey Keyes, par exemple, a mis des mots sur ce que je pressentais depuis longtemps. Il décrit la santé mentale non pas simplement comme l’absence de maladie, mais comme la présence du bien-être, qu’il nomme l’Épanouissement (flourishing).

Il distingue trois dimensions :

  1. Émotionnelle (ce que nous ressentons au quotidien)
  2. Psychologique (comment nous grandissons et donnons du sens à notre vie)
  3. Sociale (comment nous nous connectons et contribuons)

Cette perspective a confirmé une intuition silencieuse que je portais déjà en moi : le bien-être est multidimensionnel. Il ne s’agit pas seulement d’émotions calmes ou agréables, mais aussi de croissance, de sens et de connexion.

Les chercheurs sur la compassion ont offert des cartes supplémentaires. Les trois éléments de l’auto-compassion de Kristin Neff — pleine conscience, bonté et humanité commune — ainsi que le modèle de Paul Gilbert sur les trois systèmes de régulation des émotions (menace, motivation/activation et apaisement), ont aidé à clarifier pourquoi des pratiques telles que la visualisation et la conscience corporelle peuvent être soutenantes.

Au lieu de « corriger » l’expérience, elles tendent à réduire l’activation du système de menace et à favoriser des états liés à la sécurité et à la régulation. Elles créent également un espace de bienveillance envers soi-même et nous rappellent que la difficulté n’est pas un échec personnel, mais une part de la condition humaine partagée.

La pensée ne remplace pas l’expérience vivante, mais elle peut la stabiliser. Ces théories agissent comme des cartes qui rassurent l’esprit, tandis que le corps, les émotions et l’imagination font le véritable voyage. Parfois, ce réconfort permet justement de rester présent dans le processus.

Naturellement, la pensée a ses limites. Si elle n’est pas canalisée, elle peut mener à un cercle vicieux d’hyper-analyse, maintenant l’attention dans la tête et loin de l’expérience vécue. D’où l’importance du rappel : les cartes ne sont pas le terrain. La pensée peut orienter, mais elle ne peut remplacer le contact avec la vie.

La fenêtre des sens

Écouter à travers le corps

L’expérience sensorielle est toujours présente ; parfois intense, parfois confuse, elle émane du corps avant même de s’organiser en sens ou en utilité.

Les pratiques de pleine conscience peuvent parfois paraître d’une simplicité exaspérante, tout en étant souvent d’une efficacité inattendue. La première fois que j’ai essayé un body scan (balayage corporel), je me souviens avoir pensé : « C’est tout ? Je ferme les yeux, j’observe mes pieds et je déplace lentement mon attention sur tout le corps ? ». Cela m’a semblé répétitif, presque ennuyeux.

Pourtant, quelque chose d’autre se produisait. Les body scans entraînent l’attention à rester avec la sensation plutôt qu’à s’en détourner. La recherche montre que de telles pratiques sont liées à des changements dans l’insula, impliquée dans le suivi des états internes (comme le rythme cardiaque), et dans le cortex somatosensoriel. Ensemble, ces processus soutiennent une conscience plus nuancée de l’expérience physique.

Cela aide à comprendre pourquoi les pratiques corporelles réduisent le stress et l’intensité de la douleur. Lorsque l’amygdale — le « système d’alarme » du cerveau — est activée, le fait de porter calmement notre attention sur la sensation peut interrompre nos réactions automatiques. C’est alors que le cortex préfrontal (la partie rationnelle du cerveau responsable de la régulation et de la signification) a plus d’espace pour s’engager. Il s’ensuit souvent une respiration plus lente, signalant au système nerveux qu’il peut passer en mode repos et récupération. En ce sens, un body scan n’est pas une technique de contrôle, mais une invitation au système nerveux à faire une pause.

Bien sûr, on ne ressent pas la paix à chaque balayage corporel. Pour les survivants de traumatismes, se focaliser sur le corps peut être perçu comme dangereux. Pour d’autres, s’allonger mène simplement au sommeil. Et pour la plupart d’entre nous, il y aura des jours d’agacement, d’engourdissement ou de vide total. Même cela — remarquer que « ça ne marche pas aujourd’hui » — est une forme de conscience.

Notre connexion consciente avec nos sens n’est pas toujours claire, mais ceux-ci sont toujours présents ; parfois sous forme de picotement, de fourmillement, de brûlure, de douleur ou de pulsation, alors que souvent, tous ces détails s’effondrent en un seul mot vague comme « douleur ». Même une petite ouverture consciente vers cette fenêtre — en observant la respiration, la chaleur ou le poids du corps sur la chaise — peut changer la façon dont nous nous rencontrons.

Le ressenti du corps, appelé Felt Sense, dans le cadre de l'approche Focusing, permet de mettre en lumière ce que le corps dit de ce que nous vivons et éprouvons.

La fenêtre du sentiment

Nommer le sens émotionnel

Un autre défi suit : nommer l’expérience émotionnelle. Alors que les sens enregistrent ce qui se passe dans le corps, les sentiments disent ce que cela signifie. Cette distinction n’est pas toujours évidente.

Il existe des outils qui aident à nommer ses émotions, comme la « roue des émotions » de Robert Plutchik. Pourtant, notre vocabulaire émotionnel est parfois limité et s’effondre souvent en catégories larges comme « agréable » ou « désagréable ». Devenir plus précis n’est pas toujours facile, et se rapporter aux sentiments avec la même ouverture reste un défi.

Sans langage, l’expérience peut rester indifférenciée, ce qui rend plus difficile le fait de rester avec elle et plus facile celui de la repousser. C’est pourquoi, comme l’a noté Gallegos, les gens croient souvent qu’ils sont « mauvais pour ressentir » (bad at sensing), alors que la difficulté réside en réalité dans la nomination du sens émotionnel.

Le sens émotionnel émerge souvent à travers le processus plutôt que par une reconnaissance instantanée. Dans des pratiques comme le « Voyage des Émotions » (Emotion Journey), les participants bougent dans l’espace en portant des émotions spécifiques ou en répondant à des sensations corporelles guidées. En marchant, en s’approchant, en s’éloignant ou en rencontrant les autres, ils commencent à distinguer différentes qualités dans leur expérience : un poids sur la poitrine peut progressivement être reconnu comme de l’anxiété ou de la peur, une tension dans l’estomac comme de la tristesse ou de l’irritation. Le sens se forme à travers le mouvement, la rencontre et le contraste.

Dans des pratiques telles que les « Étiquettes des Émotions » (Labels of Emotions), ce processus devient visible de manière ludique. Les participants portent des étiquettes qu’ils ne peuvent pas voir. Le sens émerge de l’interaction et non de l’explication. Ce n’est que plus tard, par la réflexion, qu’ils reconnaissent ce qu’ils portaient et comment cela s’est exprimé ou reflété chez les autres.

En somme, ces pratiques suggèrent que le sentiment en tant que fenêtre de connaissance ne concerne pas la catégorisation, mais la reconnaissance de la relation entre la sensation et le sens — et la manière dont le sens émotionnel façonne notre comportement, nos relations et nos choix.

La fenêtre de l’imagination

Travailler avec les images intérieures

En grandissant, ma famille semblait utiliser différentes « fenêtres » pour comprendre le monde, ce qui rendait la vie… intéressante.

C’est pourquoi il semblait presque incongru avec la dynamique familiale lorsqu’un petit livre bleu est apparu soudainement dans notre appartement. Mon père, un homme peu enclin aux méthodes de développement personnel, l’avait rapporté sur recommandation d’un client. Le livre regorgeait d’exercices de visualisation.

C’est à travers cette arrivée inattendue que j’ai réalisé pour la première fois à quel point les gens vivent l’imagination différemment. Un exercice demandait de « visualiser une pastèque ». Pour moi, c’était évident et facile. Pour ma mère, presque impossible. Son incapacité totale, que nous prenions pour de la résistance, est devenue une plaisanterie récurrente dans notre famille. Des années plus tard, j’apprendrais le terme scientifique : l’aphantasie (aphantasia). Ce contraste a ouvert une première fissure de compréhension : l’imagination, et plus largement la connaissance, ne fonctionne pas de la même manière pour tous.

Pour moi, la fenêtre de l’imagination était grande ouverte. Je me souviens d’une image récurrente quand j’avais cinq ou six ans : une cage qui m’emprisonnait, faite de couronnes de fleurs et de plantes chargées de fruits. Mon monde intérieur était fascinant, parfois effrayant, d’autres fois ludique, toujours vivant. Je me souviens de la chaise de ma chambre qui se transformait chaque nuit en un singe géant et terrifiant ; il y avait des prisons dont je devais m’échapper, des amis invisibles, et des êtres supérieurs qui me capturaient ou me libéraient. C’était un passage intérieur vers d’autres mondes.

Mais en grandissant, avec le stress de la performance scolaire et les inquiétudes croissantes, et avec le flux constant d’images violentes ou confuses rejouées dans mon esprit par les informations et les films, ces mondes sont devenus moins plaisants. Mon imagination s’est retournée contre moi : des scénarios catastrophiques à répétition, façonnés par les pressions intérieures ou extérieures.

Cela met en lumière la double nature de l’imagination. La capacité même qui en fait un allié puissant peut aussi la rendre écrasante. Les images portent une charge émotionnelle, un matériel culturel et une histoire personnelle. En pratique, l’imagination apparaît souvent là où la sensation ou le sentiment ont besoin de forme. Une image donne une silhouette à l’expérience, quelque chose à quoi nous pouvons nous rapporter plutôt que de simplement le subir.

Dans le cadre de Gallegos, l’imagination n’est pas une fantaisie ou une fuite de la réalité. C’est un mode de connaissance par les images, les symboles, les métaphores et la répétition intérieure. C’est pourquoi des pratiques comme la visualisation guidée, l’imagerie compatissante (compassionate imagery) et la création artistique symbolique peuvent être efficaces : elles offrent un moyen protégé et relationnel pour que le matériel intérieur prenne forme. Ce qui était interne et diffus acquiert des limites. Une fois extériorisé, il peut être observé, réfléchi et transformé. L’imagination devient alors un pont pratique entre le sentiment et la compréhension.

Tout le monde ne visualise pas facilement. Mais quand une fenêtre semble moins accessible, une autre peut offrir un passage. La connaissance ne provient pas d’une seule fenêtre, mais de leur dialogue.

L’intuition

Faire confiance à la voix silencieuse

Très tôt, j’ai senti qu’il existait un mode de connaissance plus silencieux. L’intuition était là, subtile, presque imperceptible, facile à ignorer dans le bruit du quotidien. Je la remettais souvent en question, supposant que si quelque chose était important, cela devrait paraître plus intense ou plus « difficile ».

Avec le temps, il est devenu clair que la connaissance par le seul esprit ne suffit pas. L’intuition n’est pas une capacité isolée, mais ce qui devient disponible lorsque les autres fenêtres sont ouvertes et dialoguent entre elles.

Parfois, la pratique la plus simple est la plus ardue : le silence. Créer de l’espace sans flux constant de stimuli — s’arrêter avant de réagir, marcher sans distractions, s’asseoir tranquillement — dissipe une partie du bruit qui couvre l’intuition.

Certains chercheurs décrivent l’intuition comme une reconnaissance inconsciente de modèles, la capacité du cerveau à enregistrer des significations plus vite que la pensée logique. D’autres parlent de « l’hypothèse des marqueurs somatiques » d’Antonio Damasio : la capacité du corps à se souvenir des conséquences avant l’esprit. C’est pourquoi un pressentiment peut sembler immédiat, même si nous ne pouvons l’expliquer. L’intuition fonctionne mieux lorsqu’elle est tenue avec soin, ancrée dans la conscience corporelle et soutenue par la clarté émotionnelle.

La compassion

Une manière de naviguer à travers les fenêtres de la connaissance

Différentes personnes s’appuient plus facilement sur différentes fenêtres. Pour certains, une fenêtre est grande ouverte, tandis que d’autres la vivent comme étroite ou verrouillée. Ce qui nous aide à voir plus clair, c’est la compassion envers soi-même et envers les autres.

Elle permet à la pensée d’exister sans devenir rigide, aux sensations d’être perçues sans nous submerger, et aux sentiments d’être reconnus sans s’y identifier excessivement. Elle permet à l’imagination de rester créative sans devenir une fuite.

En regardant en arrière, la compassion apparaît comme un fil silencieux qui traverse mon parcours, me guidant doucement et fermement : de l’imagination enfantine sauvage avec les singes-monstres sur les chaises, jusqu’au « monkey mind » (l’esprit singe) — cet esprit agité et espiègle qui saute constamment de branche en branche, de pensée en pensée, comme décrit dans les traditions bouddhistes et hindouistes.

Cette compréhension continue de façonner mon approche. Je continue d’apprendre, souvent autant que je partage. Ce qui reste essentiel, ce sont les changements dont je suis témoin chez les autres et en moi-même. Ces transformations internes et externes sont ce qui donne du sens à ce travail et le rendent, d’une certaine manière, plus « savoureux » — comme la pastèque juteuse que ma mère ne peut toujours pas visualiser.

Quand une fenêtre semble moins accessible, une autre peut offrir un passage. La connaissance n’appartient pas à un seul canal. Et pour moi, la compassion reste non pas une conclusion, mais une manière de rester en relation avec l’expérience telle qu’elle est, et un chemin vers l’avant.

Portrait de Anastasia Priyamvada Charitidou, fondatrice et directrice artistique d'Olotites, une organisation interdisciplinaire qui relie les arts, l'éducation et le bien-être.

A propos de l’auteur

Anastasia Priyamvada Charitidou est la fondatrice et directrice artistique d’Olotites, une organisation interdisciplinaire qui relie les arts, l’éducation et le bien-être. En tant qu’éducatrice expérientielle et facilitatrice, elle conçoit et guide des projets qui invitent à la réflexion, à la compassion et à l’expression authentique. Son travail fait le pont entre l’incarnation, le théâtre et la psychologie, explorant comment la conscience intérieure peut mener à une croissance collective. Grâce à des initiatives financées par l’UE, notamment le projet Erasmus+ « comPASSION is sexy », elle continue d’explorer comment la compassion peut être à la fois une pratique personnelle et une force sociale de changement.