Article rédigé par Margaux Damain, rédactrice spécialisée en santé mentale et vulgarisation scientifique.

Le Focusing est une approche psycho-corporelle développée dans les années 1960 par le philosophe et psychothérapeute Eugene Gendlin. Concrètement, c’est une méthode pour accéder à une intelligence souvent ignorée, celle du corps, afin de mieux comprendre ses émotions, prendre des décisions plus alignées, et traverser les périodes difficiles avec plus de clarté.

Vous avez peut-être déjà vécu ça : une décision que vous n’arriviez pas à prendre rationnellement, jusqu’au moment où quelque chose dans votre ventre vous a indiqué la bonne direction. Ou une tension physique persistante qui, une fois nommée, s’est mise à parler. Le Focusing, c’est précisément ce processus, rendu conscient, structuré, reproductible.

Aussi appelé centrage sur soi dans la littérature francophone, le Focusing se pratique en 6 étapes accessibles à tous, sans formation préalable. Il est utilisé en psychothérapie, en développement personnel, et comme outil de connaissance de soi au quotidien.

Les 6 étapes du Focusing : vue d’ensemble

Voici les 6 étapes décrites par Gendlin, dans l’ordre habituel, même si en pratique, elles ne sont pas toujours linéaires :

  1. Dégager un espace (Clearing a Space) : mettre de côté ce qui encombre l’esprit
  2. Laisser venir le sens corporel (Felt Sense) : accueillir la sensation globale liée à une situation
  3. Trouver la prise ou la poignée (Handle) : chercher un mot, une image, une métaphore en lien avec le ressenti corporel
  4. Résonner (Resonating) : vérifier si la poignée correspond bien à ce qui est ressenti
  5. Dialoguer : interroger la sensation avec curiosité, sans jugement
  6. Accueillir (Receiving) : recevoir avec bienveillance ce qui a émergé

Maintenant, suivons Vincent (une personne fictive) à travers ces 6 étapes, en guise d’illustration.

L’histoire de Vincent

Vincent a 38 ans. Il est chef de projet dans une grande entreprise. Depuis quelques semaines, il ressent une fatigue persistante et une sourde irritabilité qu’il n’arrive pas à expliquer. Il ne comprend pas vraiment ce qui se passe. Il décide de faire une séance de Focusing, accompagné d’un praticien.

Les 6 étapes en détail

Étape 1 — Dégager un espace (Clearing a Space)

La première étape, c’est de créer un peu de respiration intérieure. On invite Vincent à diriger doucement son attention vers le centre de son corps  (la poitrine, le ventre…) et à se demander : « Qu’est-ce qui m’occupe en ce moment ? »

Les sujets remontent : la réunion de demain, le conflit avec son collègue, l’inquiétude pour sa mère. Il les reconnaît, un à un, et les « pose » mentalement devant lui, comme s’il les déposait sur une table. Il ne les résout pas. Il les met juste à distance, le temps de la séance.

Des exercices de respiration ou un balayage corporel (body scan) peuvent aider à entrer dans cet état de calme relatif. L’objectif n’est pas de vider la tête, mais de ne plus être dedans, pour pouvoir observer depuis une position plus posée.

Ce que cela apporte à Vincent : en « posant » ses préoccupations, il constate qu’il se sent un peu moins assailli. Un espace s’ouvre. Il peut choisir sur quoi porter son attention.

Étape 2 — Laisser venir le sens corporel (Felt Sense)

Parmi les sujets posés sur la table, Vincent choisit celui qui lui semble le plus chargé en ce moment : la tension avec son collègue. Mais plutôt que d’analyser la situation, il est invité à s’arrêter et à ressentir : “Dans mon corps, comment est-ce que tout ça se présente ?”

Le ressenti du corps, appelé Felt Sense, dans le cadre de l'approche Focusing, permet de mettre en lumière ce que le corps dit de ce que nous vivons et éprouvons.

Quelque chose se forme lentement dans sa poitrine. Ce n’est pas vraiment de la colère, pas exactement de la tristesse. C’est flou, diffus, un peu lourd. C’est ce que Gendlin appelle le sens corporel : une impression globale, corporellement ressentie, qui contient toute la complexité d’une situation, bien avant qu’on trouve les mots pour la décrire.

Beaucoup de personnes ont besoin d’un peu de temps ici. C’est normal. Nous avons souvent appris, dès l’enfance, à ignorer ces signaux intérieurs. Le Focusing, c’est aussi un chemin pour les réapprendre.

Ce que cela apporte à Vincent : il n’essaie pas de comprendre. Il écoute. Quelque chose est là, dans sa poitrine. C’est vague, mais réel.

Étape 3 — Trouver la prise (Handle)

Maintenant que le sens corporel est présent, Vincent cherche un mot, une image ou une phrase qui en capture la qualité. Pas une analyse, une impression. Quelque chose qui vient du corps, pas de la tête.

Il laisse venir… et après un moment, une image apparaît : “C’est comme un couvercle qu’on maintient fermé de force.”

Ce mot ou cette image, c’est ce que Gendlin appelle la prise (handle). Dans certaines traductions françaises, le terme est aussi nommé poignée ou manche. C’est la première façon de mettre des contours à quelque chose qui était encore informe.

Ce que cela apporte à Vincent : l’image du couvercle lui parle. Il ne sait pas encore pourquoi, mais quelque chose résonne.

Étape 4 — Résonner (Resonating)

Vincent répète intérieurement l’image du couvercle et observe : est-ce que ça correspond vraiment à ce que je ressens dans le corps ?

C’est un aller-retour, entre la prise et le sens corporel, pour vérifier si les deux s’accordent. Un peu comme essayer un vêtement pour voir s’il va vraiment.

Après un moment, il affine : “Non, pas exactement un couvercle… Plutôt quelque chose qui retient une pression, qui cherche à sortir.”

C’est mieux. Son corps “acquiesce” légèrement. Il y a un tout petit relâchement, une sorte de “oui, c’est ça” ressenti physiquement. C’est le mouvement corporel (felt shift), même s’il est encore discret ici.

Il est essentiel que ce processus reste ancré dans le corps et ne bascule pas dans une réflexion purement intellectuelle.

Ce que cela apporte à Vincent : il sent qu’il s’approche de quelque chose de vrai. Pas d’une vérité abstraite, d’une vérité ressentie.

Étape 5 — Dialoguer

Maintenant que la poignée est ajustée, Vincent peut entrer en dialogue avec ce qu’il ressent. Le praticien lui propose quelques questions ouvertes :

  • “Comment tu es, toi, avec cette pression qui cherche à sortir ?”
  • “Si elle pouvait parler, qu’est-ce qu’elle dirait ?”
  • “Qu’est-ce qu’elle a besoin que tu saches ?”

Ces questions ne sont pas là pour être analysées; elles sont là pour écouter. Les réponses viennent du corps, pas de la logique.

Après un silence, Vincent dit doucement : “Elle dit que j’en ai marre de faire semblant que tout va bien.”

Un moment d’émotion. Ce n’est pas une grande révélation, mais c’est réel. C’est venu de l’intérieur, pas d’une conclusion rationnelle.

Ce dialogue peut parfois mener à des prises de conscience surprenantes. Dans certains cas, la sensation peut être difficile : un symbole effrayant, quelque chose d’intense. Dans ce cas, il vaut mieux qu’un praticien formé soit présent pour accompagner le processus.

Ce que cela apporte à Vincent : quelque chose s’est mis en mouvement intérieurement. Ce n’est pas résolu, mais c’est nommé. Et nommer, c’est déjà un début.

Étape 6 — Accueillir (Receiving)

La dernière étape, c’est simplement d’accueillir ce qui est venu. Sans le juger, sans exiger d’en faire quelque chose tout de suite.

Vincent n’a pas besoin de décider ce soir si sa relation avec son collègue doit changer, ou s’il doit parler à son patron. Il peut juste rester un moment avec ce qu’il a entendu : “J’en ai marre de faire semblant.” Il laisse cela s’installer. Il n’est pas ce problème, il est quelqu’un qui a ce problème. C’est la désidentification que le Focusing rend possible.

Cette posture d’accueil, c’est aussi de la bienveillance envers soi-même. Elle ressemble à un adulte patient qui écoute un enfant intérieur. Sans le juger, sans lui promettre des solutions immédiates, juste avec attention et respect.

Ce que cela apporte à Vincent : il repart sans solution clé en main. Mais il se sent moins seul avec ce qu’il porte. Et il a une direction : quelque chose qu’il sait qu’il peut continuer d’écouter.

Témoignage Focusing : Filiô Katsarou, thérapeute

Filiô Katsarou est conseillère en santé mentale. Elle pratique et enseigne le Focusing depuis plusieurs années, et l’intègre à son accompagnement individuel.

“L’une de mes expériences personnelles avec le Focusing, que je porte encore en moi, date d’une période charnière de ma vie. »

« Cette image [révélée en séance] a été le point de départ de changements dans ma vie »

Au cours d’une séance où j’étais moi-même la personne qui focussait, une image a émergé : un morceau de terre très sec, craquelé par une longue sécheresse. Dans cette image, de l’eau versée d’un seau venait arroser le sol. Mais la terre était si aride que l’eau ne pouvait pas être absorbée. Elle s’écoulait simplement, et se perdait.

Cette image, avec le dialogue intérieur qui a suivi, traduisait comment je vivais une relation importante à cette époque. Elle montrait ce que je ressentais, mais aussi comment les efforts déployés (l’eau qui tombait) ne suffisaient pas.

Cette image, et la prise de conscience qu’elle a apportée, a été le point de départ de plusieurs changements dans ma vie. Non comme une réponse immédiate, mais comme le début d’un mouvement qui avait besoin de cette image pour se débloquer.”

Eugene Gendlin et les origines du Focusing

Dans les années 1960, Eugene Gendlin, philosophe et psychothérapeute à l’Université de Chicago, a travaillé en étroite collaboration avec Carl Rogers. En analysant des centaines d’heures de séances thérapeutiques, il a fait une découverte surprenante : ce qui distinguait les personnes qui progressaient en thérapie n’était pas la technique du thérapeute, ni même le contenu de ce qu’elles exprimaient, mais leur capacité à se relier à une sensation corporelle diffuse et à en laisser émerger le sens.

Gendlin n’a pas inventé un nouveau processus. Il a observé quelque chose qui existe en chacun de nous, l’a étudié, et lui a donné une structure transmissible. Le Focusing (aussi appelé centrage sur soi ou focalisation expérientielle dans la littérature francophone) est aujourd’hui pratiqué dans plus de 70 pays.

Le sens corporel (felt sense) : le concept central

Le sens corporel est au cœur du Focusing. Ce n’est pas une émotion au sens habituel du terme. Ce n’est pas clairement de la colère, de la tristesse ou de la joie. C’est quelque chose de plus vaste et de plus flou : une impression globale, corporellement ressentie, qui contient la complexité d’une situation ou d’un vécu avant même qu’on puisse le nommer.

Comme l’écrit Gendlin, cette sensation “n’est pas une expérience mentale mais une expérience physique. Elle se présente comme un sentiment physique unique, bien que souvent déconcertant et complexe.”

Dans notre langage quotidien, on en trouve des traces : “j’ai un nœud à l’estomac”, “j’ai le cœur lourd”, “quelque chose me dit que…”. Les enfants l’expriment encore plus directement : “J’ai un petit ver dans le ventre qui m’empêche de dormir.”

Ce à quoi il faut prêter attention

Ne pas en faire un objectif à atteindre

Le Focusing fonctionne mieux quand il est vécu comme une invitation, pas comme une performance. Si vous entrez dans la démarche en vous disant “il faut absolument que je trouve mon sens corporel”, vous risquez de générer les résistances que vous voulez éviter.

Certaines personnes, notamment celles qui ont longtemps été contraintes d’obéir à des injonctions extérieures, peuvent avoir une réaction de recul dès qu’elles sentent qu’on leur “demande” quelque chose. C’est tout à fait compréhensible. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de faire le Focusing. Ce qui se passe à ce moment-là est ce dont le corps a besoin.

Accueillir les résistances sans les combattre

Pendant le processus, il arrive que des pensées analytiques viennent interrompre la connexion corporelle : “Mais pourquoi je me sens comme ça ?”, “C’est ridicule de symboliser mes émotions”, “Je ne ressens rien de particulier.”

Ce sont des résistances normales. Pas des échecs. Des formulations simples peuvent aider à les mettre de côté momentanément : “Je m’occuperai de ça plus tard. Pour l’instant, j’écoute ce que dit mon corps.”

Savoir quand s’accompagner d’un professionnel

Le Focusing peut tout à fait se pratiquer seul, après quelques initiations.

Mais dans certains cas, notamment lorsque les sensations qui émergent sont intenses, troublantes ou reliées à des blessures profondes, il est préférable d’être accompagné par un praticien formé.

La posture du guide est essentielle : authenticité, empathie, absence de jugement. Ce n’est que dans un espace de sécurité que le corps s’autorise à s’ouvrir. Quoi qu’il arrive au cours du processus, la posture d’accueil (rester à côté de ce qui émerge, et non dedans) protège la personne de toute sensation de débordement.

En conclusion

Le plus grand bénéfice du Focusing, c’est peut-être de réapprendre à faire confiance à sa boussole intérieure. À se tourner vers soi plutôt que vers les réponses extérieures. À reconnaître que le corps porte des informations que l’intellect seul ne sait pas formuler.

Cette boussole peut indiquer si l’on veut être proche de quelqu’un ou s’en éloigner, si un choix nous convient vraiment, si quelque chose nous manque. En lui faisant confiance, on acquiert une direction, non pas une certitude absolue, mais un cap fiable.

Le Focusing nous rappelle que le bien-être psychique n’est pas une question de performance ou de “bonne réponse”. C’est une question de présence, d’écoute et de bienveillance envers soi-même. Et cette posture peut devenir le fondement d’une relation plus authentique avec soi, et avec les autres.

FAQ

Le focusing, c'est quoi ?

Le Focusing (ou centrage sur soi) est une approche psycho-corporelle créée par le philosophe et psychologue Eugene Gendlin dans les années 1960. Elle consiste à porter une attention douce et curieuse à une sensation corporelle particulière (le sens corporel) qui contient, de façon encore floue et implicite, ce que nous ressentons vraiment face à une situation. En laissant cette sensation se préciser, elle devient une source d’information précieuse : sur nos besoins, nos désirs, nos blocages. Le Focusing n’est pas une thérapie au sens strict, même s’il est utilisé en contexte thérapeutique. C’est aussi une pratique personnelle, un outil de connaissance de soi accessible à tous.

Comment apprendre le Focusing ?

Le Focusing s’apprend mieux en le vivant qu’en le lisant. Voici quelques points d’entrée :

  • En séance individuelle avec un praticien certifié (on peut en trouver via l’annuaire de l’IFEF)
  • En atelier ou stage d’initiation — l’IFEF et d’autres écoles comme L’École de la Grande Écoute proposent des formats courts pour découvrir la pratique
  • Par la lecture, notamment le livre de Gendlin Focusing : au centre de soi (Les Éditions de l’Homme), qui décrit les 6 étapes de façon accessible
  • Via des ressources en ligne : la chaîne YouTube de L’École de la Grande Écoute propose notamment une démonstration sous-titrée en français par Gendlin lui-même

Après quelques séances guidées, il est tout à fait possible de développer une pratique autonome (auto-focusing).

Quelle est la sensation ressentie lors du Focusing ?

C’est difficile à décrire avec précision — et c’est justement ce qui le caractérise. Le sens corporel (felt sense) est une sensation diffuse, globale, souvent localisée dans la zone de la poitrine, du ventre ou de la gorge. Ce n’est pas une émotion claire comme la colère ou la tristesse. C’est quelque chose de plus vaste, de plus flou, qui contient plusieurs éléments à la fois.

Certains le décrivent comme « quelque chose de lourd », « une pression », « un nœud qui cherche à se défaire », « une sensation de retenue ». Quand la bonne prise (le bon mot ou la bonne image) est trouvée, de nombreuses personnes ressentent un léger relâchement physique, parfois une légère respiration qui se libère. C’est le mouvement corporel (felt shift) : le signe que quelque chose s’est mis en mouvement intérieurement.

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Portrait de Margaux Damain, fondatrice de Sous le tapis et rédactrice spécialisée en santé mentale et vulgarisation scientifique

A propos de l’auteur

Article rédigé par Margaux Damain, fondatrice de Sous le tapis et rédactrice spécialisée en santé mentale. Margaux s’appuie sur des études scientifiques (revues systématiques et méta-analyses), ainsi que sur des ouvrages de psychiatres et psychologues pour rendre accessibles les connaissances sur le bien-être psychique. Elle transforme des travaux d’experts en contenus adaptés au grand public. Son objectif ? Démocratiser la santé mentale et encourager chacun et chacune à prendre soin de soi.