La santé mentale des hommes est un sujet tabou. Ils sont moins nombreux que les femmes à recourir aux soins, mais deux fois plus nombreux à se suicider. Cette omerta prend source dans les idéaux de la masculinité qui impose aux hommes de ne pas se montrer vulnérables, ce qui tend paradoxalement à les fragiliser.
Au programme de cet article :
- Le suicide chez les hommes : une épidémie silencieuse
- L’anxiété masculine
- La dépression masculine
- Santé mentale des hommes : 4 conseils pour aller mieux
Temps de lecture : 11 minutes
Le suicide chez les hommes : une épidémie passée sous silence
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, le taux de suicide chez les hommes au niveau mondial est en moyenne 2,3 fois plus élevé que chez les femmes. Plus spécifiquement en France, 75% des morts par suicide concernait des hommes entre janvier 2020 et mars 2021 !
Malgré des chiffres alarmants, le suicide masculin est un phénomène qui fait peu de vagues, à tel point que certains l’ont qualifié “d’épidémie silencieuse”.
Selon cette étude, ce phénomène est qualifié de “silencieux” car que le grand public est peu sensibilisé à l’ampleur du problème, qu’il y a étonnamment peu de recherches et peu d’efforts de prévention du suicide ciblant spécifiquement les hommes. De plus, les hommes sont réticents à demander de l’aide pour des problèmes de suicide.
Cette étude dit autre chose d’important : il existe des symptômes du mal-être qui sont typiquement masculins. En parler est crucial pour sensibiliser le grand public et les professionnels de santé aux spécificités masculines afin d’améliorer les diagnostics notamment des troubles anxieux et dépressifs chez les hommes.
Movember ou le mois de la santé mentale des hommes
Lancé en 2003, Movember est une initiative annuelle qui se déroule en novembre et vise à sensibiliser le public aux questions de santé mentale des hommes. Concrètement, Movember organise des campagnes de sensibilisation et des événements de collecte de fonds pour soutenir des programmes de prévention et de soins dédiés aux hommes. Ils collaborent aussi avec des organisations et forment des professionnels de santé pour améliorer l’accès aux ressources et réduire la stigmatisation autour du mal-être chez les hommes.
Une mention spéciale pour les ressources en ligne, notamment les exercices de conversation pour aider les hommes à soutenir verbalement leurs proches masculins en difficulté 💪 Je trouve ça pertinent étant donné une plus grande difficulté chez les hommes à se soutenir (j’en parle dans un autre article sur la masculinité).
L’anxiété masculine
Je propose ici de faire une synthèse de l’étude Men’s Anxiety : a Systematic Review afin de donner un aperçu concis des éléments clés à retenir.
A noter que cette étude est une revue systématique. Autrement dit, c’est une synthèse des connaissances que nous avons sur le sujet à ce jour (elle date de 2021). Je fais donc une synthèse d’une synthèse ! Cela t’évitera la lecture de 9 pages bien denses. Sinon, tu peux la retrouver directement ici.
Symptômes physiques et sentiment de perte de contrôle
Contrairement aux femmes qui expriment généralement leur anxiété par de la tristesse, les hommes vont avoir tendance à avoir des symptômes physiques :
- Agitation
- Accélération du rythme cardiaque
- Mains moites
- Vertiges
“Je ne peux pas dormir, je ne veux pas manger, je me sens malade et j’ai des tremblements.”
Citation extraite d’une des études citées dans la revue systématique “Men’s Anxiety”
A cette somatisation de l’anxiété chez les hommes, peut s’ajouter une perte d’appétit ainsi qu’un sentiment de perte de contrôle.
Une autre différence notable entre les hommes et les femmes est le rapport à l’autre. Là où les femmes signalent du repli sur soi et de l’isolement lorsqu’elles sont anxieuses, la vie sociale des hommes anxieux n’est en général pas perturbée.
Enfin, les hommes sont plus enclins à se blâmer lorsqu’ils échouent à reprendre le contrôle de leur anxiété. Cela est une conséquence de la manière dont on éduque les garçons. Là où les filles sont généralement encouragées à exprimer leurs émotions (et sont réconfortées), on demande aux garçons de résoudre leurs problèmes par eux-mêmes.
Les liens entre déni et maladies psychosomatiques
Les hommes font état d’une conscience émotionnelle plus faible que les femmes et d’une non-acceptation des émotions négatives. C’est en partie dû à leur éducation : les normes de la masculinité sont telles qu’ils sont encouragés à éviter d’aller sur le terrain de l’intime et des émotions. Ils intègrent ça très jeunes : dès la maternelle selon certaines études. Je développe tout ça dans un autre article, je ne donnerai pas plus de détail ici. Comme ils sont sociabilisés à ne pas se montrer vulnérables (car la fragilité est incompatible avec les idéaux de la masculinité), le déni de leur mal-être est particulièrement fréquent chez eux.
Le problème est que ce comportement a pour conséquence d’augmenter les symptômes de l’anxiété. En effet, les émotions (qu’on le veuille ou non) s’expriment physiologiquement dans le corps. Ainsi, une émotion négative non verbalisée va continuer de se manifester dans le corps, à tel point que le mal-être psychique devient alors physique. C’est ce qu’on appelle la somatisation (ou maladies psychosomatiques).
La dépression masculine
Des symptômes différents de ceux décrits… dans le Manuel de médecine !
Les symptômes de la dépression masculine sont différents de ceux définis par exemple dans le Manuel de référence des professionnels de santé (le Manuel MSD). Les symptômes décrits dans le Manuel sont ceux qu’on retrouve plutôt parmi les femmes dépressives…
Voici ce que dit le Manuel sur les symptômes de la dépression :
- Diminution de la concentration
- Fatigue
- Baisse de la libido
- Perte d’intérêt ou de plaisir lors de quasiment toutes les activités dans lesquelles le sujet prenait du plaisir précédemment
- Tristesse
- Pensées suicidaires
Voilà maintenant les symptômes de la dépression que l’on retrouve plus fréquemment chez les hommes :
- Irritabilité
- Colère
- Comportement agressif
- Abus d’alcool et/ou de drogues
- Sexualité hyper active (la démonstration des prouesses sexuelles peut se manifester pour compenser une faible estime de soi)
Vous souhaitez aider un proche dépressif dans le déni ?
Vous êtes désespéré(e) face à l’état de santé et au déni d’un proche ? Vous ne savez pas quoi dire ou faire pour l’aider à prendre conscience des choses et prendre soin de lui ? Lisez notre article sur les 4 conseils pour aider une personne souffrant de dépression à sortir du déni.
Un diagnostic plus difficile à établir chez les hommes
Pour commencer, les symptômes de la dépression sont très différents de ceux constatés chez les femmes, ce qui complique le diagnostic.
Mais il y a d’autres raisons qui expliquent une plus grande difficulté à diagnostiquer des troubles dépressifs au sein de la gent masculine. Telle que définie actuellement, la masculinité impose aux hommes de ne montrer aucune vulnérabilité. Résultat : ils sont plus souvent dans le déni de leur mal-être, sont moins enclins à demander de l’aide auprès de leurs proches et des médecins, et enfin ils ne vont pas verbaliser leur mal-être de la même manière que les femmes. Ainsi, les hommes parlent plus volontiers de “stress” ou de “passage à vide” pour exprimer leur état dépressif.
Santé mentale des hommes : 4 conseils pour aller mieux
Conseil #1 : s’informer pour gagner en conscience de soi
Plus tu liras des choses en lien avec la santé mentale, plus tu gagneras en conscience de toi. C’est une étape indispensable pour aller vers un mieux-être. Oui c’est inconfortable, pénible, douloureux. C’est aussi très courageux (et le courage est une des vertus de la masculinité ;)). Bien entendu, tu as le droit d’être accompagné (par un proche de confiance voire un thérapeute), contrairement à ce qu’on t’a fait croire quand tu étais gamin.
Pour t’informer et gagner en intelligence intrapersonnelle 🧠
– Le compte Healthy Gamers (une pépite qui s’adresse aux hommes !)
– Le compte PsycoCouac (je suis fan de son style inimitable)
– Mon blog (un peu d’auto-promo au passage)
– Les ressources du site Movember (j’en parlais plus haut)
Conseil #2 : faire du sport pour soulager les symptômes
L’anxiété se traduit entre autres par un fort taux de cortisol dans le corps. Le niveau de stress est alors élevé, ce qui rend difficile la prise de recul et l’analyse rationnelle de ce qu’on vit intérieurement. Le sport (ou l’activité physique plus largement) est ton meilleur allié pour faire baisser le cortisol.
C’est aussi ton allié en cas de troubles dépressifs. En libérant des endorphines, le sport participe à diminuer la dépression. A tel point que la Haute Autorité de la Santé a publié une prescription d’activité sportive et physique pour la dépression :
“Chez les patient atteints de dépression légère à modérée, un programme d’activité physique et sportive adaptée mixte (en endurance et en renforcement musculaire) sur 3 mois est aussi efficace qu’un traitement médicamenteux ou une psychothérapie sur la symptomatologie dépressive et le taux de rémission.”
Conseil #3 : identifier ses émotions et les traduire en besoins
Une fois les symptômes soulagés (après une bonne séance de sport donc !), prends le temps de nommer tes émotions. Ce qui n’est pas toujours facile, étant donné qu’on n’encourage habituellement pas les hommes à verbaliser ce qu’ils ressentent. Pour cela, tu peux t’aider de la “roue des émotions”, un outil conçu pour aider à la verbalisation.
Pourquoi prendre le temps de nommer tes émotions ? Car derrière chaque émotion se cache un ou des besoins. Et c’est précisément ça que tu cherches à faire : comprendre ce dont tu as besoin pour pouvoir aller chercher ce qui va t’aider à résoudre ton problème. Soit par toi-même, soit avec l’aide de quelqu’un (proches et/ou psychologue).
De manière très schématique :
- Peur = besoin de sécurité
- Colère = besoin de respect et de considération
- Tristesse = besoin de réconfort
- Joie = besoin de partage
A noter qu’une des rares émotions socialement acceptables pour les hommes est la colère. Résultat : les hommes sont plus enclins à exprimer cette émotion même quand ils ressentent de la tristesse ou de la peur… Ce qui n’envoie pas les bons signaux ni pour eux, ni pour leurs proches.
C’est là que tu peux avoir besoin d’exprimer et surtout d’élaborer auprès d’un proche (ou d’un psychologue) pour y voir clair dans l’eau trouble des émotions…
Si tu veux en savoir plus sur le rôle et les besoins sous-jacents aux émotions, lis cet article.
Conseil #4 : avoir le courage d’exprimer son ressenti en verbalisant de manière explicite son besoin
Oui, je sais : il est difficile de dire à quelqu’un “je ne me sens pas bien en ce moment, j’ai besoin de parler”, surtout quand on est un homme qui a été sociabilisé à ne compter que sur lui-même.
C’est difficile mais aussi très courageux et indispensable pour aller mieux.
Exprimer tes émotions à tes proches (voire auprès d’un psy) permet plusieurs choses :
- Décharger ce qu’on a sur le cœur (rappelle toi : une émotion non verbalisée continue de se manifester physiologiquement).
- Avoir un espace d’échange où tu peux élaborer et ainsi maximiser tes chances de voir clair dans tes ressentis, besoins… Ce qui aide in fine à trouver des solutions pertinentes pour résoudre ton problème.
- Écouter le point de vue de l’autre : le changement de perspective permet d’en apprendre plus sur toi, soit par un effet miroir (tu te retrouves dans ce que dit l’autre), soit par un effet d’opposition (tu ne te retrouves pas dans ce que dit l’autre).
C’est hyper important de se rappeler qu’un espace d’expression et d’élaboration est possible dès lors que tu as quelqu’un en face qui sait écouter sans jugement. Si tu te confies à quelqu’un qui te juge, c’est que ce n’est pas la bonne personne auprès de qui chercher du soutien ou des conseils.
Enfin, voici quelques derniers conseils si tu souhaites te confier à quelqu’un :
- Verbalise clairement ton besoin (“j’ai besoin d’être écouté”, “j’ai besoin de conseils”…) ; et assure toi de la disponibilité émotionnelle de ton pote : “Salut mec, je ne me sens pas bien en ce moment. J’ai besoin d’en parler et d’être écouté sans jugement. Est-ce que tu penses qu’on peut faire ça ensemble maintenant ?”
- Exprime ce que tu ressens auprès de ton ou ta conjointe (en prenant soin aussi de confirmer sa disponibilité. Il ou elle n’est peut être pas en état, là tout de suite, de t’écouter et c’est ok.)
- Exprime tes émotions auprès d’un professionnel (psychologue, psychiatre…). En effet, si ton mal-être est là depuis longtemps ou que tu te sens trop empêtré là dedans, je ne peux que te recommander l’aide de quelqu’un qui a les compétences pour t’aider à élaborer et à trouver des solutions pour résoudre tes problèmes extérieurs et/ou tes conflits intérieurs. Et si c’est l’argent surtout qui te freine à consulter, sache que tu peux te rapprocher des centres médico-psychologiques, bénéficier du dispositif Mon soutien psy ou encore faire appel à un psychiatre (plutôt qu’à un psychologue). Toutes ces options te permettront de rembourser tout ou partie des séances via la sécurité sociale et/ou ta mutuelle.
Tu arrives au bout de cet article et j’espère qu’il t’est utile. Rappelle toi : si tu es mal dans tes baskets, tu mérites d’être soutenu et accompagné. Ton bien-être est bien plus important que les idéaux rigides de la masculinité.
